La lecture de ce roman volumineux et sombre est une aventure en soi. Il faut surtout prendre le temps de s’y plonger, idéalement pendant une période de vacances, car ce livre demande une immersion totale.
Nous nous situons à la fin du XIXᵉ siècle, quelque part dans une petite ville de province en France. Charles, un médecin aliéniste, y vit avec Thalia, la sœur névrosée d’une célèbre famille de clowns, les Helquin. Tout au long du roman, ils se racontent des histoires. Charles a fait, dans le train, une rencontre particulièrement inquiétante avec Alastair, le plus jeune des frères Helquin. Thalia, quant à elle, évoque sa relation avec Charles. Les chapitres alternent selon le point de vue du narrateur (Alastair, Thalia).
Le titre du roman fait référence aux jeunes filles qui, lors des spectacles de cirque, vendaient une sorte de petites gaufres (les « oublies ») en criant :
“Oublies ! Oublies ! Qui désire l’oublie ? Ça fait plaisir, ça fait mourir.”
Mais le mot « oublie » pourrait aussi renvoyer à l’idée d’oubli et rappeler le terme « oblate » :
“La marchande d’oublies est une contradiction dans les termes. Elle est la marchande d’oblation, la marchande de ce qu’on l’offre. Elle distribue ses hosties pour la rédemption de l’argent par l’argent, du désir par le désir, de péché par le péché” (p. 33)
Cette jeune fille revient souvent comme un leitmotiv dans le roman et, à la fin, son véritable rôle se révèle clairement…
Le roman baigne dans une atmosphère résolument « gothique » et constitue en réalité un vaste hommage au XIXᵉ siècle, avec tout ce que cela implique : intrigues amoureuses, bals masqués, une profusion de poésie et de littérature, le spiritisme et, bien sûr, la vie des artistes de cirque. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer ce que représentait un clown au XIXᵉ siècle. Les Helquin du roman sont largement inspirés de la vie et de la carrière des Hanlon-Lees, une troupe anglaise de clowns-acrobates qui connut un immense succès à cette époque. Ces clowns étaient loin d’être doux et leur humour grinçant s’accompagnait souvent d’une certaine violence.
“Il fallait le déchirement, l’absurdité, la violence gratuite, le désordre. (…) Mais si la violence pure et le désordre dominaient, c’était raté aussi (…) Ce qui impressionnait le public, c’était l’accord parfait de l’ordre et du chaos” (p. 111)
“Les clowns n’avaient pas de conscience, c’étaient des machines déchaînées, quelque chose en eux de profond, d’inconnu, de sauvage les menait. Les clowns, en un sens, c’est la grâce inversée.” (p. 330)
À ce moment-là, je ne peux m’empêcher de penser aux peintures parfois morbides de James Ensor…
Le cirque serait-il alors un rituel, et les clowns se livreraient-ils à une forme de « sacrilège » ? C’est en tout cas l’impression qui se dégage des paroles de « Punch » (alias Alastair) :
“Un spectacle parfait, qui se déroule dans un ordre impeccable, voilà qui peut faire pressentir la présence de Dieu. Ou plutôt, c’est comme une messe : ça prépare la place pour la venue de l’esprit.” …
“c’est pourquoi les clowns sont haïssables, c’est la seule forme de spectacle qui moque le spectacle, les clowns grimaçants sont un blasphème, ils humilient l’esprit.” (p. 156)
Alastair va même très loin lorsqu’il compare la fonction du prêtre — et même la figure de Jésus — à celle du clown :
“Comme les curés, du moins si les curés faisaient bien leur travail, les clowns défont les habitudes et la bienséance, ils démolissent les hommes, ils opèrent des sacrifices. Jésus était une espèce de clown, c’est le roi du spectacle, il fait des tours, et à la fin il se ridiculise, il fait rire. Cette posture, la crucifixion, c’est grotesque (…): un supplice infamant, ignominieux, qui ridiculise celui qui agonise. C’est comme ça qu’on passe à une autre dimension. Il faut se ridiculiser (…) Ce que je reproche aux curés au fond, c’est leur sérieux. Ils devaient souligner le côté comique de toute leur histoire” (p. 487)
On reste véritablement stupéfait face à de tels propos et, pour être honnête, lorsque j’ai vu hier l’image d’un clown sur l’affiche d’un cirque, j’ai ressenti quelque chose de tout à fait différent de d’habitude…
Les nombreux récits qui composent le roman — dans lesquels on se perd parfois littéralement, comme dans un palais des glaces à la foire(*) — se situent sur cette frontière subtile entre réalité et fiction. Fantômes, esprits, apparitions… tout est possible dans ce livre.
Même le « temps » n’y est plus une donnée fixe, mais devient fluide et subjectif.
“Le véritable temps de Thaila, c’était celui de la lune, à laquelle elle appartenait (…) Un jour, me disais-je, la lune la reprendra tout à fait. Ce jour-là nous la croirons définitivement endormie, alors qu’elle ne sera que plongée dans un temps infiniment plus long que le nôtre, qui la rapproche de l’éternité.” (p. 100)
Certains personnages, comme la jeune fille bossue, réapparaissent ainsi à plusieurs reprises, tels des archétypes surgissant dans un rêve — ou plutôt un cauchemar — sans aucune chronologie ni logique apparente.
Le cirque est la scène par excellence, le lieu où cette irréalité se manifeste. Alastair écrit :
“Un tambour, une trompette donnait le signal : j’entrais d’un coup, aveuglé, dans un autre monde, dont les règles étaient différentes.” (p. 151)
Et Charles ajoute :
“Le cirque, prétendait-il, nous infecte de fiction. Il mélange la fiction et la réalité, c’est de cela qu’il fallait avoir peur. Les fictions exigent de vivre. Certaines d’entre elles sont peut-être assez puissantes pour s’immiscer dans notre monde. Ce n’est plus notre esprit qui les produit, ce sont elles qui le parasitent et le métamorphosent.” (p. 161)
Même une simple promenade en barque sur un canal donne lieu à de profondes réflexions — quelle image éminemment « romantique » ! On se croit véritablement plongé dans un roman du XIXᵉ siècle :
“Jamais aucune barque ne se profilait entre les branches, le rhizome des bras de la rivière, d’embranchements, nous avait fait sortir de l’espace ordinaire et, qui sait, du temps.” (p. 232)
On le voit bien : ce roman, écrit avec une virtuosité remarquable, foisonne d’idées, les unes plus controversées que les autres. Au-delà du récit apparemment simple de Thalia et de ses frères, il aborde la quête de l’amour (qu’est-ce que l’amour ?), mais aussi l’art, la poésie — comme en témoignent les nombreuses citations — la littérature, les rêves, la psychiatrie… Un ensemble si vaste qu’il est presque impossible de le réduire à une seule thématique.
Certains passages sont parfois excessivement longs et peuvent donner une impression de monotonie. Il faut pourtant continuer la lecture, car le récit « se réveille » par moments et vous emporte à nouveau, jusqu’à la toute dernière page.
(*) comme le dit le lecteur Hervé Devred dans sa très belle chronique!
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